Son Excellence Adrienne Clarkson - Discours à l’occasion de la remise du Prix Michener 2002 de journalisme - Rideau Hall, le jeudi 10 avril 2003
La Très Honorable Adrienne Clarkson, Gouverneure générale du Canada.

C’est la quatrième fois que j’ai le plaisir de tous vous accueillir à l’occasion de la remise du Prix Michener de journalisme et de la bourse Michener-Deacon. Et je suis d’autant plus heureuse de vous souhaiter la bienvenue à Rideau Hall que ces récompenses sont très intimement liées à la fonction de gouverneur général.

Roland et Nora Michener ont inauguré ce prix qui porte leur nom en 1970, à la mémoire de leur fille Wendy, suite à sa mort soudaine et prématurée. Un bon nombre d'entre nous avons eu le privilège de la connaître pendant sa brillante carrière de journaliste. Elle avait beau n’être que dans la trentaine, elle avait déjà fait ses preuves par un journalisme de remarquable qualité.

Il est également opportun que le Prix Michener soit accordé en reconnaissance du bénéfice public engendré par le travail des journalistes. Car cette récompense concerne le bien commun – c’est le bien collectif dans le cadre du journalisme, tout comme l’Ordre du Canada concerne le bien public de la nation en général et les Décorations pour bravoure sont liées à des gestes de dévouement totalement désintéressés. En outre, le Prix Michener rend hommage aux entreprises, journaux, magazines et stations de radio et de télévision qui, par leur appui aux articles ou aux séries que nous célébrons ce soir, ont témoigné de leur engagement envers le bien de tous. Sans ces organisations, il est loin d’être sûr que le travail des journalistes aurait pu être accompli, et encore moins qu’il aurait pu être publié ou diffusé publiquement.

Quiconque a travaillé au sein d’un organisme de presse sait bien qu’il n’y a pas que la rédaction d’un article et sa publication; il y a aussi une foule d’autres personnes dans l’ombre: d’abord, l’affectateur de nouvelles ou le secrétaire de rédaction, puis le directeur de l’information, puis le rédacteur en chef. Ils participent tous au travail des journalistes, surtout si les sujets sont de longue haleine, s’ils exigent des ressources additionnelles et requièrent de très nombreuses colonnes ou minutes précieuses.

Tous les articles auxquels nous rendons hommage ce soir ont ceci en commun: l’engagement d’une organisation et le travail de plusieurs afin qu’un journaliste puisse raconter une histoire. Une histoire qui, dans tous les cas, a permis un changement pour le meilleur. Qu’il s’agisse des failles du système de protection de l’enfance dans une réserve indienne, ou d’une affaire de corruption politique, ou de la montée en flèche du coût des médicaments, ou de la honte que représente l’existence de sans-logis, ou de l’injustice créée par des pratiques de profilage racial, la constance dans la recherche des faits est ce qui les a rendus efficaces et, en fin de compte, ce qui en a fait des agents de changement.

Les six finalistes qui sont avec nous ce soir représentent tous le journalisme d’enquête. Le plus souvent en équipes, ils ont levé le lièvre traditionnel caché dans nos bureaucraties ou enfoui dans le tissu de notre société. Chacun des finalistes a toutes les raisons d’être choisi pour le Prix Michener. Après avoir lu leurs articles et reportages, je peux témoigner du fait qu’ils représentent le plus haut niveau d’intégrité, de travail acharné et de ténacité. Ils nous montrent bien à quel point la liberté de parole nous importe et comment cette liberté impose l’engagement des rédacteurs et des éditeurs envers le service de l’intérêt public.

Tous ceux qui liraient ces travaux ne pourraient qu’être fiers de la tradition journalistique qui se maintient dans ce pays. Cette tradition a aidé à étendre la portée de l’information, à élargir le champ de discussion pour exprimer nos vues divergentes sur les affaires humaines et, par conséquent et de manière encore plus importante, à encourager la participation des citoyens dans notre société et dans notre démocratie.

Dénicher les injustices et les torts est un élément très important de notre tradition journalistique. C’est la première étape dans la correction de ces injustices ou de ces torts, afin que nous ayons un meilleur endroit où vivre, une meilleure société. Et cela nous aide à rester plus attentifs, à nous mettre en garde pour voir venir la prochaine fois où quelque chose tournera mal.

Mais le service public du journalisme devrait être plus large. Il devrait aussi inclure, par exemple, la façon dont la couverture des élections est réalisée. Est-ce que les électeurs sont assez bien informés pour qu’ils puissent faire librement leur choix en connaissant les diverses alternatives? Nous sommes inondés d’information, surtout pendant les périodes électorales, et il faut que nous disposions du genre de reportages qui visent à permettre d'être capable de comprendre où se trouve le bien commun. Ce que je veux dire, c’est qu’idéalement toute forme d’information, sur quelque sujet que ce soit, peut aider les gens à imaginer à quoi ressemble leur monde, quel est le lieu qu’ils y occupent, et comment ils voudraient que ce monde soit organisé.

Le journalisme peut nous aider à identifier la position que nous occupons dans notre communauté, dans notre pays, dans notre monde. Comme nous pouvons le constater dans les reportages et les dossiers de nos finalistes, le journalisme ne peut pas par lui-même amener les réformes; mais il donnera l’élan pour que la réforme ait lieu. Nous avons connu de beaux succès dans cette façon de faire, et nos lauréats du Prix Michener nous ont ouvert la voie depuis un certain nombre d'années.

Mais je crois qu’il est important pour nous tous d'être conscients que notre propre pays change rapidement. Nous avons décidé de devenir un foyer d’accueil pour 250 000 immigrants par année. Nous ne pouvons donc pas avoir la même attitude ou la même compréhension des choses que nous avions il y a à peine cinq ans. Nous n’allons pas pouvoir aider les gens à saisir ce qu’est le bien commun si l’information que nous recevons s’appuie sur une idée dépassée d’un Canada aux valeurs de classe moyenne, détenteur d’une certaine mémoire historique et qui fonctionne parfaitement dans au moins l’une des deux langues officielles. Ce n’est peut-être plus utile de voir notre public comme une image de nous-mêmes, ayant les mêmes buts, étant d’une richesse plus ou moins semblable, et plutôt favorable au statu quo. Le public canadien change; il est donc important que l’image que se font les médias de ce public évolue aussi.

Je vais vous donner un petit exemple de ce que je veux dire. J’ai passé un bref moment en Inde au mois de janvier - en fait, un séjour d’une seule journée - et j’ai bien sûr lu avec un vif intérêt tous les journaux. Et chaque journal faisait grand cas du fait que 4 000 personnes d’origine indienne – « PIO’s », ou personnes d’origine indienne, comme on les nommait – avaient reçu une invitation du parti au pouvoir en Inde, le BVP, et de M. Vajpayee, le Premier ministre, à participer à un congrès pour dialoguer sur le phénomène d’être Indien membre de la Diaspora.

En fait, ce vers quoi cet événement pointait, c’était l’offre d’une double citoyenneté aux personnes d’origine indienne. De nombreux Indiens éminents venus de partout au monde étaient présents à ce congrès – y inclus l’ancien Premier ministre de la Colombie-Britannique, l’expert britannique sur les relations inter-raciales, lord Bhiku Parekh, et l’ancien Secrétaire général du Commonwealth, Sridath Ramphal. Et il y avait aussi des milliardaires de Silicon Valley ainsi que des écrivains récipiendaires du Prix Nobel de littérature, tous d’origine indienne.

Si on tient compte du nombre de personnes d’origine indienne au Canada et qui contribuent énormément à notre vie commune, pourquoi est-ce qu’il n’y a pas eu un mot d’analyse de ce congrès dans l’un de nos journaux? Il est évident qu’un tel congrès représentait un intérêt pour les gens au Canada. Plus notre société devient complexe, diverse, plus nous devons nous intéresser à tout ce qui peut possiblement arriver à l’un quelconque des groupes qui la composent.

Il faut aussi que nous dépassions l’idée que nous connaissons la nature multiculturelle de notre société en mangeant du poulet tandoori ou une omelette foo-yung. Nous ne devrions pas nous limiter à absorber les éléments décoratifs de la richesse ethnique de notre société. Il est fondamental que nous comprenions quels sont les ambitions, les rêves et les buts de ceux et celles qui viennent de milieux extrêmement compliqués. Et au Moyen-Orient, il est vital que nous comprenions plus que ce que les gens qui y vivent pensent du conflit, ou bien où ils se situent par rapport à ce conflit, ou pour quel côté ils prennent. Nous devons savoir comment ils vivent leur vie, quels sont leurs choix pour vivre de manière décente et avec quels objectifs.

Sans cette attention particulière, nous devons nous poser la question à savoir si nous ne manifestons pas fréquemment une sorte de condescendance envers divers groupes de notre société ou si nous ne ramenons pas leur vie à une espèce d’anecdote. Nous faisons de grands efforts dans ce pays pour que tous les citoyens soient des citoyens de première classe, pour qu’il n’y ait qu’un niveau de citoyenneté, et pour que chacun puisse participer à l’ensemble du processus démocratique. Une bonne part de la responsabilité des journalistes est, je crois, de s’assurer que les gens disposent des outils nécessaires pour comprendre le nouveau système qui est le leur, le système canadien. Mais aussi de s’assurer que ces nouveaux membres de notre société sont perçus correctement dans toute leur complexité – avec leur passé individuel, leur histoire différente, leur religion distincte et leurs coutumes.

En tant que Canadiens, il ne faut pas que nous dépendions uniquement des superbes périodiques de référence qui viennent des États-Unis ou de la Grande-Bretagne. Cela exigera de nous que nous ayons des journalistes qui comprennent et sachent interpréter des conjonctures étrangères. Cela exigera des ressources pour maintenir des bureaux à l’étranger et nécessitera une sérieuse formation des journalistes pour qu’ils comprennent vraiment les divers systèmes politiques dans le contexte et le lieu de leur évolution.

Il ne faut pas percevoir de manière simpliste les questions étrangères. Il y a une lamentable tendance à rendre compte des élections qui ont lieu à l’étranger en termes de qui a gagné et qui a perdu. Il y a une propension de plus en plus grande à ne pas donner le pourcentage des voix, combien de sièges le parti victorieux a remportés, ou même l’information la plus élémentaire. Bien évidemment, nous pouvons trouver toutes ces données dans une publication étrangère, habituellement un hebdomadaire. Mais ce n’est pas ce qu’il faut. Le public canadien doit en savoir plus. Nous devons pouvoir évaluer l’impact de tels événements qui ont lieu à l’étranger sur notre propre société, sur notre propre culture.

Arthur Miller a dit qu’« un bon journal est une nation qui se parle à elle-même.» Pour que nous nous parlions à nous-mêmes, nous devons jouir de l’engagement soutenu de vous tous qui êtes engagés dans la profession du journalisme; afin de représenter notre société telle qu’elle est réellement aujourd’hui, afin de nous alerter et de nous avertir de ce qui peut survenir; et afin de fournir la texture et la description des vies que nous ne pouvons pas vivre mais que nous savons être vécues autour de nous.

Nos six finalistes de ce soir nous ont tous aidé dans chacun de ces trois secteurs. C’est pour cela que nous devons leur être extrêmement reconnaissants. Vous avez rendu service à vos concitoyens canadiens en bons citoyens que vous êtes et c’est ce à quoi nous nous attendons de tous ceux qui appartiennent aux médias en tant que reporters, rédacteurs et éditeurs. En fait, c’est ce que à quoi nous devrions nous attendre les uns des autres.

Félicitations à Margaret Munro pour sa nomination comme récipiendaire de la bourse Michener-Deacon qui lui permettra de poursuivre une recherche intéressante sur les liens entre les universités canadiennes et l'industrie pharmaceutique.

Et félicitations à tous les finalistes du Prix Michener de journalisme.

Merci.

La Très Honorable Adrienne Clarkson,
Gouverneure générale du Canada,
Rideau Hall, Ottawa,
le 10 avril 2003.

Blason - Gouverneure générale Adrienne Clarkson