« Le trucage de votes porte sérieusement atteinte au droit de vote des citoyens. Restreindre les droits de vote des particuliers est une attaque contre notre système démocratique. »
- Alfred M. Monnin, commissaire d'enquête sur les élection, le 29 mars 1999
à la fin de la campagne électorale manitobaine de 1995, des journaux firent paraître un article portant sur Allan Aitken, directeur de la campagne des Progressistes-conservateurs. M. Aitken admit qu'il avait donné des conseils à trois candidats autochtones indépendants dans plusieurs circonscriptions rurales jouissant d'un important électorat autochtone. L'article ne fit pas long feu, puisque toutes les personnes en cause avaient nié tout acte illégitime.
à la suite d'une plainte formelle déposée par le NPD, élections Manitoba mena une enquête et déclara après plusieurs mois qu'il n'y avait pas lieu de porter des accusations.
Entre l'automne 1997 et le printemps 1998, je m'entretins avec plusieurs personnes qui avaient de l'information sur les événements entourant cette élection.
L'une de ces personnes était un ancien candidat qui déclara avoir entendu le directeur de la campagne progressiste-conservateur parler, durant l'élection, de recourir à des candidats indépendants pour répartir le vote. Mais il n'y avait aucune preuve, aucun témoin de première main, aucune personne prête à se présenter. L'affaire n'était qu'une hypothèse réchauffée.
Ce ne fut pas une mince affaire de trouver et d'interviewer les candidats impliqués. Darryl Sutherland, un candidat, s'effaça après l'élection. Personne ne savait où il se tenait, du moins personne n'admettait le savoir. Après des semaines d'appels téléphoniques, de messages et de demandes de renseignements formulées à ses parents et amis, Darryl Sutherland me téléphona en 1998.
Il était en colère et grossier, et se faisait très peu loquace ; il ne voulait rien confirmer. Après deux mois de conversations téléphoniques prudentes et diligentes, je réussis à le convaincre de me rencontrer. Je me rendis un soir à la réserve Peguis, située à environ trois heures de route au nord de Winnipeg.
Dès que nous avons entamé notre conversation, Darryl Sutherland me révéla des informations chocs.
Allan Aitken et Cubby Barrett, un influent membre du Parti progressiste-conservateur du coin, l'avaient convaincu de se porter candidat indépendant. M. Sutherland accepta, parce qu'il était naïf et confiant et se sentait obligé d'être fidèle à M. Barrett. Il trouva ridicule la suggestion voulant qu'élections Manitoba avait mené une enquête « en profondeur », comme l'avait affirmé le Directeur général des élections. Personne n'avait jamais posé de questions à Darryl Sutherland sur sa candidature.
Cubby Barrett refusa d'accorder toute entrevue. Allan Aitken en fit autant. Taras Sokolyk accepta pour sa part de m'accorder une entrevue dans l'escalier de l'assemblée législative. Il était maintenant chef de cabinet du premier ministre manitobain. Taras Sokolyk nia tout, et qualifia les allégations de « fausses et alimentées par des motifs politiques ». Le premier ministre lui-même se mit de la partie. Gary Filmon rejeta l'enquête en cours de la SRC, affirmant qu'il avait plus confiance en élections Manitoba qu'en Radio-Canada et ses enquêtes. élections Manitoba se refusa à discuter de son enquête.
Au moins six autres personnes furent contactées ou interviewées afin d'évaluer la fiabilité du tableau qui se dessinait.
Les incidences éventuelles de cette histoire pesaient lourd sur ma conscience. Une fois rendues publiques, ces allégations pourraient avoir un effet dévastateur sur des carrières et une incidence sur l'équilibre politique au Manitoba, sous la gouverne des Progressistes-conservateurs depuis dix ans.
Le Parti progressiste-conservateur et le cabinet du Premier ministre le savaient fort bien. L'attachée de presse du premier ministre tint à me prévenir que j'allais ternir la réputation de bien des personnes en diffusant des allégations non fondées. Elle déclara que ce serait « un reportage éphémère ».
Les premiers segments de l'histoire furent diffusés le 22 juin 1998 en matinée. Deux reportages radiophoniques furent diffués à la grandeur du pays dans le cadre de « World Report », l'émission des nouvelles du matin à la radio de Radio-Canada. Au Manitoba, les reportages déclenchèrent une avalanche de questions à l'assemblée législative. Le Premier ministre Gary Filmon nia tout d'abord que les reportages étaient crédibles. Il laissa entendre que c'étaient les Néo-démocrates qui tentaient de salir les Progressistes-conservateurs.
Des reportages plus longs et plus détaillés furent diffusés simultanément à 18 heures (heure locale) à l'émission nationale « The World at Six » à la radio de Radio-Canada et à l'émission télévisée « 24Hours » de la télévision de Radio-Canada au Manitoba. Le premier ministre éprouvait de plus en plus de difficulté à nier des allégations de mieux en mieux fondées.
Après une semaine mouvementée à l'assemblée législative, le premier ministre fit volte-face, et accepta qu'on mène une enquête publique. Il aurait cependant fallu attendre plusieurs mois, avant qu'on comprenne pourquoi Gary Filmon avait décidé que l'enquête était la seule option qui s'offrait à lui.
Cette enquête de plus de trente jours fut échelonnée sur plusieurs mois entre novembre 1998 et février 1999. Les Manitobains apprirent que Taras Sokolyk, Allan Aitken et Cubby Barrett avaient comploté de présenter plusieurs candidats à l'élection de 1995. Ils avaient remis cinq mille dollars en espèces à un candidat et lui avaient demandé de mentir à élections Manitoba au sujet de la provenance des fonds. Taras Sokolyk prit quatre mille dollars des fonds des Progressistes-conservateurs pour lancer ce complot, puis s'assura le concours de son ami Julian Benson qui remboursa secrètement l'argent, et falsifia les dossiers du Parti progressiste-conservateur pour que toutes les transactions soient difficiles à retracer. Julian Benson fut Secrétaire du Conseil du Trésor, l'homme qui tenait les cordons de la bourse du Manitoba. C'était également un ami et un confident du premier ministre Gary Filmon. D'autres Progressistes-conservateurs de très bonne réputation devaient également comparaître, et ils se targuèrent de vouloir « gagner à tout prix » les élections. Bob Kozminiski, homme d'affaires et agent de financement des Progressistes-conservateurs, se vantait lors de l'enquête qu'il ne reculerait devant « rien » pour battre le Néo-démocrates.
Après sa comparution, M. Filmon prit part à l'émission-débat la plus écoutée de la province, et mentionna mon nom, proposant à l'ombudsman de la SRC de faire enquête sur mon éthique. Il déforma le témoignage, et ne fit rien pour s'opposer à l'animateur, qui laissa entendre que les contribuables manitobains avaient fait une erreur en payant cette enquête « d'un million de dollars ».
Le juge à la retraite Alfred Monnin, commissaire de l'enquête, rendit public son rapport au terme de plusieurs semaines de témoignages.
« En ma capacité de juge de première instance, j'ai entendu plusieurs causes. En ma capacité de juge d'une cour d'appel, j'ai lu plusieurs milliers de pages de transcriptions de diverses causes : criminelles, civiles, familiales, etc. Dans toute ma carrière de juge, je n'aie jamais rencontré autant de menteurs dans le cadre d'un seul procès. »
- Alfred Monnin, le 29 mars 1999
Alfred Monnin confirma les révélations de Radio-Canada. Un groupe des plus hauts dirigeants du Parti progressiste-conservateur, au cabinet même du premier ministre manitobain, croyait pouvoir influencer l'électorat.
Aucune accusation au criminel ne fut portée parce que le délais de prescription de deux ans s'était écoulé.
Par conséquent, Monnin recommanda que la Loi électorale au Manitoba soit modifiée afin d'éliminer les échappatoires dont ces personnes avaient bénéficié.
Après l'enquête, l'assemblée législative adopta quelques modifications importantes:
S'ajoutent aux changements législatifs, les changements plus en profondeurs apportés à la suite de l'enquête menée après celle de Radio-Canada.
Le nuage qui est venu assombrir la réputation du gouvernement progressiste-conservateur manitobain qui a toujours su rester à l'abri des scandales, avait influé sur les électeurs en septembre 1999. Après onze années de saine gestion publique, les Progressistes-conservateurs ont dû céder le pouvoir aux Néo-démocrates.
Depuis lors, deux principaux acteurs de ce complot, à savoir Gordon MacFarlane, contrôleur du Parti progressistes-conservateur, et Julian Benson, ancien secrétaire du Conseil du Trésor, ont chacun fait l'objet d'une enquête menée par leur ordre professionnel. L'Institut des comptables agréés les déclara coupables de diverses infractions, et leur imposa une amende de 10 000 $ chacun.
Quoique le gouvernement provincial ait décidé de ne pas porter d'accusations au criminel relativement à ce complot, une poursuite privée, entamée par un particulier, est actuellement devant les tribunaux au Manitoba
Curt Petrovich
1999