Remarques du Très Honorable Antonio Lamer, juge en chef de la Cour suprême du Canada, à l’occasion de la remise du Prix Michener 1997 de journalisme – Rideau Hall, le mardi 28 avril 1998.
Le Très Honorable Antonio Lamer

Bienvenue à Rideau Hall,

Les Prix Michener rendent hommage à des reportages de première qualité qui servent l’intérêt public. Autrement dit, les Prix Michener rendent hommage à ce journalisme vigoureux, factuel et souvent militant dont une société formée de citoyens libres ne saurait se passer.

Les finalistes de cette année ont dévoilé des cas de corruption, ont jeté un éclairage nouveau sur le prix des médicaments, ont examiné des fermetures d’hôpitaux ainsi que le phénomène du chômage chez les jeunes. Comme résultat, ils ont fait modifier des politiques gouvernementales.

Les exemples que donne ce genre de travail sont spécialement importants à une époque où des gens pensent que le journalisme a dévié de son rôle fondamental de protecteur des valeurs démocratiques.

Ainsi, nombreux sont ceux qui ont remis en question le rôle des médias dans leur couverture des activités de la Maison Blanche au cours des derniers mois, alors que des milliers de journalistes ont centré toute leur attention sur une ancienne stagiaire de cette Maison Blanche.

L’intérêt d’un tel sujet pour les journalistes pouvait sans doute être louable, mais peut-on en dire autant de leur façon de faire?

Une étude réalisée par un groupe de chercheurs associés à l’Université Princeton a examiné les six premiers jours après que cette histoire ait été médiatisée en janvier dernier. L’étude a démontré qu’au lieu de courir pour rapporter des faits, de nombreux médias s’étaient livrés à une course aux jugements.

L’étude a examiné plus de 1500 déclarations et affirmations rapportées dans les principaux médias. On a constaté que quatre reportages sur dix n’étaient pas appuyés sur des faits, mais seulement sur des analyses, des opinions, des spéculations ou des jugements de la part des journalistes.

Quarante pour cent de tous les reportages reposaient sur de l’information fournie par une source anonyme unique. Le plus étonnant a été de constater que seulement une déclaration sur cent était fondée sur deux sources connues ou plus. Que fait-on de la vérification des faits?

De façon générale, il a semblé que les médias américains défrayaient eux-mêmes les manchettes autant que les nouvelles qu’ils diffusaient. Mais on peut sans doute trouver de bonnes nouvelles dans toute cette affaire.

Cet examen de la couverture des médias par les chercheurs de Princeton a été réalisée pour un groupe de journalistes appelé ``Committee of Concerned Journalists``, qui réunit des membres partout aux États-Unis. Et de chaque côté de la frontière, des journalistes de premier plan souhaitent que les excès des médias vont inciter ceux-ci à examiner leur comportement et qu’en bout de ligne le rôle fondamental des médias continuera à prévaloir dans la majorité de la presse.

Les finalistes du Prix Michener contribuent très certainement à maintenir des standards élevés d’intégrité et d’excellence dans les médias canadiens. Ainsi j’espère que vous me pardonnerez de prêcher à des convertis.

C’est la première fois de ma carrière que je présente le Prix Michener. C’est pour moi un privilège de m’adresser à des personnes dont le travail est particulièrement admirable – des journalistes qui ont obtenu ou découvert des informations, qui les ont rapportées correctement et qui ont fait une différence pour la société. Bien sûr, je suis passablement au courant de la couverture de ma Cour par les médias, et heureusement l’ensemble est très bon.

Cela ne veut pas dire que je suis d’accord avec tout ce qui est dit ou écrit à notre sujet, mais au moins les journalistes font des efforts pour comprendre nos jugements et les résument de façon relativement exacte. Quand il arrive qu’un reportage soit inexact, c’est habituellement parce que le journaliste n’a pas lu le jugement au complet ou n’a pas fait l’effort de comprendre les points de droit qui étaient en jeu. Mes collègues sont disposés à poser des gestes extraordinaires pour aider les journalistes, mais certains d’entre eux ne font pas appel à leurs services.

Malgré tout cela, je suis très fortement d’avis que les médias jouent un rôle essentiel dans notre société. C’est un privilège pour moi de remettre ces récompenses à ceux et celles qui sont de véritables professionnels et qui ont démontré un engagement à atteindre les plus haut standards de leur profession.

Je veux souligner le travail non seulement de l’organisation gagnante, mais aussi celui de chaque finaliste, de même que celui de tous ceux et celles qui ont travaillé avec vous. C’est un honneur de rendre hommage à votre travail.

Merci.

Le Très Honorable Antonio Lamer,
Juge en chef de la Cour suprême,
Rideau Hall, Ottawa,
le mardi 28 avril 1998.