Son Excellence Ramon John Hnatyshyn - Discours à l’occasion de la remise du Prix Michener 1993 de journalisme - Rideau Hall, le lundi 9 mai 1994.
Le Très Honorable Ramon Hnatyshyn, Gouverneur général du Canada.

Distingués invités, Mesdames et Messieurs,

Vu dans la perspective de cette fin du 20e siècle, le journalisme pratiqué au début du Canada était simple et naïf. Sans difficulté aucune, les journaux s’intéressaient également aux héros comme aux gredins, aux politiciens cyniques comme aux réformistes sociaux engagés.

Il y a vingt ans encore, la salle des nouvelles restait un lieu de travail peu compliqué, où la seule responsabilité qui comptait vraiment était de découvrir les faits et d'obtenir une bonne photo, avant de passer au reportage suivant, et à la photo suivante.

Comme les temps ont changé! De nos jours, les journaux ne sont qu’un parmi tant d’autres médias, et nous sommes entrés dans une ère qui aurait étonné - voire effrayé - les journalistes d'antan.

Les propriétaires d'aujourd'hui doivent moins se préoccuper du prix de l'équipement photographique ou des presses et davantage de leurs chances de survie, même à court terme. Quelles seront les répercussions de l’internet pour les journaux imprimés et livrés à domicile? Le journal télévisé se laissera-t-il distancer sur l'autoroute de l'information?

Et le public, lui? Est-ce que le foisonnement des magazines d'actualités à la télévision - une formule que les journalistes canadiens ont aidé à lancer - signifie que les gens s'intéressent davantage au monde qui les entoure? Ou ces émissions représentent-elles simplement un moyen économique de remplir un créneau dans la programmation? Quel devrait être au juste le rôle du journal à l'ère post-technologique?

Existe-t-il une théorie de Gresham du journalisme selon laquelle les mauvais reportages - une succession infinie d'articles sur Tonya Harding par exemple - chassent les bons?

Les valeurs et l'éthique de la presse suscitent d'autres questions fondamentales auxquelles il faudra répondre. On ne peut pas les reléguer aux classes de journalisme. Et on ne peut pas compter sur les ombudsmans des médias pour y répondre, étant donné que cette espèce est maintenant menacée par les compressions budgétaires.

Parmi ces questions, il faut se demander, par exemple, si les médias devraient réexaminer leurs responsabilités, étant donné que les tribunaux sont plus sévères quand il s'agit de mettre en balance les droits des défendeurs et les arguments des journalistes. Ou suffit-il d'affirmer que toute restriction imposée aux médias représente une attaque contre la démocratie?

Qu'en est-il de l'influence des rnédias? Ceux qui prétendent que l'holocauste n'a jamais eu lieu - pour ne citer qu'un exemple - auraient-ils autant de succès si les journalistes ne rapportaient pas leurs prétentions à la respectabilité? La situation aurait-elle été différente si, dès le départ, les médias leur avaient réservé le même traitement qu'à ceux qui prétendent que la Terre est plate et à d'autres propagateurs de théories extravagantes?

La couverture médiatique, quelle qu'en soit l'intention, peut-elle avoir pour effet de contribuer à des problèmes sociaux comme le racisme, les tensions ou le sexisme? Le véritable problème tient-il à ce que les organes de presse ne reflètent pas encore pleinement la composition de la société actuelle? Le fait que les femmes représentent la moitié de la population, que nous vivons dans une société bilingue et multiraciale ou que notre population vieillit, est-ce que cela a de l'importance si le petit monde de la salle des nouvelles ne ressemble guère au monde qui l'entoure?

Je ne me permettrais pas de vous donner les réponses à ces questions, même si j'étais sûr de les connaître. Il reste qu'il est bon d'y réfléchir, en particulier dans le contexte des prix de journalisme de la Fondation Michener.

Les Prix Michener sont uniques car ils mettent l'accent non seulement sur la qualité de rédaction d'un reportage ou d'une série de reportages, mais également sur le rôle des médias au sein de la société.

La nature du journalisme est telle que les reportages parlés ou écrits représentent souvent l'aboutissement de processus complexes et difficiles. Les rédacteurs en chef doivent être disposés à affecter des ressources pour des recherches dont le résultat concret sera connu beaucoup plus tard. Les éditeurs et les propriétaires doivent être prêts à appuyer l'examen de sujets difficiles - comme c'est le cas en ce moment pour ce qui est des enfants maltraités. Ce sont là des sujets sur lesquels il ne faut pas fermer les yeux, au risque d'offusquer certains annonceurs ou le public.

Les Prix Michener reconnaissent et rendent hommage à tous les aspects du journalisme. Ils encouragent les médias à se fixer des normes très exigeantes puis à s'efforcer de les atteindre. Très souvent, il en résulte un reportage qui «afflige les gens comblés et comble les gens affligés».

Il ne fait pas de doute que les reportages proposés pour un prix cette année répondent à répondent à ces normes élevées. Ils comprennent un regard implacable sur le sport au Canada; des évaluations rigoureuses des systèmes de soins de santé ainsi que des réserves nationales de sang; un reportage qui a changé le destin du principal aéroport de Toronto, bien qu'il ait été publié dans un journal d'Ottawa; et un examen d'un service municipal d'hydroélectricité qui a entraîné une réduction des tarifs.

Dans chaque cas, ces reportages ou séries de reportages démontrent bien le pouvoir de la presse. Ensemble, ils élèvent la mise au jour de scandales au rang de service à la collectivité.

Et ils font honneur à la mémoire d'un homme qui a consacré la majeure partie de sa vie au service à sa patrie et qui était énormément fier de la journaliste au sein de sa propre famille -- la regrettée Wendy Michener, critique de cinéma très estimée. Les Prix Michener de journalisme sont convoités, certes, mais ils doivent également servir à rappeler aux journalistes le rôle essentiel qu'ils sont appelés à jouer dans notre société et les inspirer à bien s'acquitter de ce rôle. Ils incitent les propriétaires, les éditeurs, les réalisateurs, les journalistes et les rédacteurs en chef à réfléchir sur les enjeux moraux des décisions de la presse. Une telle réflexion est indispensable si les médias, comme profession, doivent se montrer dignes de l'influence qu'ils exercent dans notre société.

Je vous remercie.

Le Très Honorable Ramon Hnatyshyn,
Gouverneur général du Canada,
Rideau Hall, Ottawa,
le lundi 9 mai 1994.

Blason - Le Gouverneur général