Son Excellence la Très Honorable Adrienne Clarkson - Discours à l’occasion de la remise du Prix Michener 2004 de journalisme - Rideau Hall, le jeudi 14 avril 2005
La Très Honorable Adrienne Clarkson, Gouverneure générale du Canada.

Je vous souhaite la bienvenue à tous et à toutes à Rideau Hall, pour cette remise du Prix Michener de journalisme. Attribué pour la première fois en 1970, ce Prix a été établi par Roland et Norah Michener afin d'honorer la mémoire de leur fille Wendy, une excellente journaliste décédée prématurément. Cette cérémonie vise à attribuer cette très haute distinction aux organismes de presse qui dispensent des services désintéressés en faveur de l’intérêt commun, et qui répondent entièrement à la devise de la Fondation Michener : « Veritas Ancilla Liberatis » (La vérité au service de la liberté).

Le comité de sélection de la Fondation a identifié le travail exceptionnel de six finalistes, et je suis sûre que ce choix n'a été ni facile, ni simple. Prenez par exemple cette superbe phrase, tirée des critères de choix de la Fondation, et que les membres du jury doivent garder à l'esprit : « La seule excellence journalistique ne suffit pas. » Ce n'est pas assez de posséder les faits, de dénicher la nouvelle, d'en démontrer les éléments dramatiques. Les organismes qui ont été triés sur le volet ont accompli bien davantage qu'un travail d'équipe, ou manifesté plus que de la ténacité et des talents professionnels. Ils ont cherché à atteindre l'idéal exprimé par Joseph Howe au 19e siècle : « Les seules questions que je me pose à moi-même sont: Qu'est-ce qui est bien? Qu'est-ce qui est juste? Qu'est-ce qui est favorable au bien commun? »

Quand on parle de journalisme et de l'avantage qu'en tire le public, on parle d'articles et de reportages qui laissent derrière eux quelque chose de substantiel, non seulement parce qu'ils offrent un aperçu particulier ou provoquent un sentiment d'empathie, mais aussi parce qu'ils améliorent véritablement la condition de la société. En 2004, nos finalistes ont su remettre en question certaines idées reçues et certaines pratiques courantes, d'une manière réfléchie et d'une façon qui a provoqué un engagement social et apporté un changement.

La Fondation Michener reconnaît que cette tâche essentielle est réalisée partout au Canada, et que ces articles peuvent avoir une portée aux niveaux national, régional ou local. Naturellement, il y a ici ce soir des organismes qui viennent de nos grandes villes et dont le public et les ressources se répartissent à travers tout le pays. Mais l'un des aspects des plus remarquables et des plus riches de ce Prix est que ses critères de sélection permettent aussi à un hebdomadaire de Terre-Neuve d'être reconnu pour sa contribution au bien commun. Jetez un regard sur la liste des récipiendaires dans le passé. On y trouve The Manitoulin Expositor et The Elmira Independant, deux hebdomadaires ontariens, ainsi que le poste de radio CKNW de New Westminster, en Colombie-Britannique.

Nous nous posons donc la question à savoir qu'est-ce que le vrai journalisme apporte à une société? On peut facilement citer des exemples de médias qui, hélas, servent les intérêts les plus vénaux ou qui exploitent les questions les plus triviales pour gonfler leurs ventes, mais prétendument au nom de la « nouvelle ». De tels compromis quant aux valeurs peuvent finir par engourdir notre sensibilité civique. Mais tout en offrant ce que le public semble désirer, une presse vraiment responsable va nous sensibiliser à la situation réelle; elle va nous amener à réfléchir; elle va nous donner la chance de nous évaluer en tant que citoyens. Comme nous pouvons le constater dans le travail de nos finalistes, le journalisme peut créer une sorte de démangeaison sociétale pressante qu'il devient ensuite notre devoir de soulager.

Les journalistes y arrivent en posant des questions dont ils ne connaissent pas la réponse, même si ils ou elles en ont une certaine idée. Allen Abel a écrit : « Il y a trois qualités essentielles au métier de journaliste: la curiosité, la compassion et ce qu'on appelle en anglais « serendipity », une sorte de don pour faire des trouvailles et pour tomber comme par un heureux hasard sur ce qui permet de trouver ce que l'on ne cherchait pas. » J'apprécie cette référence à la compassion qui, quels que soient l'impact dévastateur ou les difficultés inhérentes à un reportage, est au coeur même de tous les meilleurs articles. Cette compassion s'applique non seulement aux victimes, mais se manifeste aussi par un souci général pour les personnes honnêtes et travaillantes et les groupes auxquels ces personnes appartiennent. Quant au « serendipity », ces moments en apparence « chanceux » qui émaillent la vie d'un bon journaliste, il mène à la partie la plus importante de n'importe quel reportage: il pointe le doigt vers ce que le public ne soupçonnait pas qu'il avait besoin de savoir.

Barbara Frum a dit un jour que cela était ce que le public demandait implicitement : « Dites-moi quelque chose que je ne sais pas déjà au sujet de quelque chose qui a de l'importance pour moi, ou qui devrait en avoir. » Dans une société où nous disposons de plus d'informations que nous ne pouvons en traiter, il est nécessaire d'établir un contexte. Il faut qu'il y ait une compréhension, et il faut qu'on nous apprenne comment poser les bonnes questions. Grâce aux interrogations des journalistes, les individus et les groupes au sein de la société peuvent apprendre à aiguiser leur vigilance. C'est cette vigilance qui est le prix de notre liberté.

Je suis profondément convaincue que les artistes, dans notre société, nous aident, entre autres, à voir véritablement et, à un niveau pragmatique, c'est ce que font aussi les journalistes. Votre travail peut nous amener à constater qu'il y a une fissure dans les structures de notre société. Est-ce qu'il faut rapiécer, ou plutôt reconstruire plus largement? Ou faut-il aller encore plus loin et consolider à nouveau les fondations? Ce sont les observations et les vues réfléchies d'une bonne presse qui nous amènent à faire les choix les plus nécessaires.

Ayant consacré une grande partie de ma vie au journalisme, j'estime aussi profondément la sagesse des Michener pour avoir décidé d'accorder ces récompenses à des organismes. C'est l'appui de toute une équipe qui permet à des reporters de faire des enquêtes de large portée et de réelle profondeur. Le solitaire ne chasse pas vraiment bien. Je vous admire et je vous félicite pour votre travail de « membres d'équipes », et je sais qu'il y a toute une communauté journalistique qui est présente derrière ce que vous écrivez et ce que vous diffusez. Je salue aussi Jenny Manzer qui reçoit la bourse Michener-Deacon, grâce à laquelle elle poursuivra son étude de l'une des questions fondamentales dans le domaine de la santé dans ce pays.

Il faut féliciter la Fondation Michener, ses comités et ses jurys, pour leurs évaluations du travail des meilleurs organismes de journalisme au Canada. Vos accomplissements font une différence dans notre pays, et je suis heureuse de les reconnaître solennellement et de vous rendre hommage à tous et à toutes.

Merci.

La Très Honorable Adrienne Clarkson,
Gouverneure générale du Canada,
Rideau Hall, Ottawa,
le 14 avril 2005.

Blason - Gouverneure générale Adrienne Clarkson