Son Excellence la Très Honorable Jeanne Sauvé - Discours à l'occasion de la remise du Prix Michener de journalisme - Rideau Hall, le jeudi 8 décembre 1988.
Son Excellence la Très Honorable Jeanne Sauvé

Ce n'est jamais sans plaisir que j'accueille à Rideau Hall un illustre prédécesseur qui a exercé avec le lustre que l'on connaît les fonctions de Gouverneur général. Il m'est agréable de le saluer et de le féliciter encore une fois d'avoir pris l'initiative de créer un prix destiné à souligner les mérites de la presse.

Il est toujours délicat de dresser un palmarès. Cela suppose un choix et, fatalement, des exclusions. Je fais toutefois confiance à ceux qui ont procédé à l'examen des textes et des reportages. Ils ont agi en toute objectivité et s'ils ont tranché en faveur du récipiendaire, cela ne signifie pas que les autres finalistes et concurrents soient sans mérites. J'ai donc grand plaisir à saluer le succès de celui que nous couronnons ce soir. Sa contribution et celle de ses collègues démontrent l'excellence du journalisme canadien et la grandeur du rôle des hommes et des femmes qui nous informent et participent à une oeuvre éminemment éducative.

Leur métier se complique à mesure que se diversifient les moyens de communication; la comparaison entre l'écrit, l'audio et le visuel aboutit, si l'on y regarde sans préjugés, à un verdict nul parce que les trois modes d'expression ont leurs qualités spécifiques.

Il faut reconnaître que le bombardement des sons et des images pourrait constituer un risque dans les sociétés modernes. La multiplicité, la rapidité et la répétition des signaux et des messages gênent sur le moment la réflexion; ils n'empêchent pas qu'on revienne sur le contenu et qu'on le juge. Chacun sait que la radio et la télévision créent un bien de consommation qui, même de qualité, s'use vite, ce qui n'en réduit pas pour autant la portée. Le problème réside dans les habitudes d'écoute, le choix des émissions et la capacité à en mesurer la force d'impact.

L'audio et le visuel captivent et l'esprit et la sensibilité; c'est une forme d'écriture vivante et instantanée; elle saisit l'homme et le projète dans le vécu; d'où sa puissance de persuasion et son influence directe. Le mal possible est dans l'excès de dramatisation de la nouvelle, des interviews et des débats. Les instruments électroniques privilégient les formules-choc parce qu'ils servent la matière en capsule. Mais on a tendance à exagérer les risques inhérents à l'utilisation des ondes. Les émissions sont conçues pour des consommateurs capables à'apprécier et de contrôler l'authenticité de ce 'qu'ils absorbent. 

Ils ont des termes de référence et des points de comparaison. L'écrit en est un; il est cependant soumis aux mêmes contraintes; si l'on excepte les publications spécialisées, les revues qui se consacrent à la science, aux arts, aux lettres ou à la pensée, l'écrit a à s'accommoder de l'espace qui lui est réservé et du temps alloué pour la rédaction. L'actualité est un mouvement perpétuel et le journaliste qui la dit, la montre ou en rend compte sur papier ne jouit pas du loisir de la méditation prolongée.

L'avantage de l'écrit, c'est qu'on peut le digérer plus lentement, y revenir ou le laisser dormir; par ailleurs, les reprises à la radio et à la télévision pallient à leur manière les inconvénients de la vitesse de la diffusion. Au surplus, les différents outils d'information et d'éducation servent la même clientèle. Or celle-ci a ses besoins et ses exigences. Elle veut d'une part qu'on la renseigne vite et bien; elle souhaite par ailleurs avoir le temps de souffler pour se livrer à l'analyse critique de ce qu'on lui propose. On ne peut, dans le cours d'une journée, capter tout ce qui se dit à la radio et qu'on montre à la télévision pas plus que lire tout ce qu'on imprime.

Notre civilisation nous force à "magasiner", si je puis user de cette expression. Et si je pense que la lecture favorise l'ascèse de l'esprit, je considère que l'ébullition des sons et des images a le même pouvoir. C'est affaire de psychologie, de personnalité et de technique d'absorption et d'assimilation. Le savoir et la culture n'y perdent rien. Il n'y a donc pas lieu d' instituer un plaidoyer. Il appartient à quiconque de choisir ce qui lui paraît le plus efficace pour sa formation et son comportement.

Je vois comme un avantage innappréciable l'existence de la presse écrite au Canada. On compte plusieurs quotidiens et beaucoup d'hebdomadaires. Les uns et les autres manifestent une saine concurrence grâce à la fidélité d'une clientèle qui tire un heureux parti du choix qu'ils offrent. Ce qui ne dévalue pas la radio ni la télévision. Au contraire, les forces conjugées de l'écrit, de l'audio et du visuel aident les citoyens à exercer leur jugement; au reste, les citoyens eux-mêmes obligent les responsables de la presse dans sa totalité à repenser les formules et à faire connaître aux responsables des publications comme aux autres médias ce qu'ils en attendent. C'est là une réaction de santé qui a déjà manifesté ses résultats chez les consommateurs qui apportent à la chose entendue ou vue la considération qu'elle mérite et se réservent le droit de comparer en demandant à l'écrit de faire la part de l'absolu et du relatif, celle du sentiment et du rationnel dans l'amoncellement de ce qui leur est proposé. Tous les médias peuvent offrir le meilleur et le pire. Il revient à chacun de nous de discerner et de faire le tri.

Distingués journalistes, je sais d'expérience de quel effort vous devez payer les succès et les consolations que vous apporte votre métier. Si l'État reconnaît officiellement aujourd'hui vos mérites, c'est qu'il a beaucoup de respect pour ce que vous êtes et de reconnaissance pour le rôle que vous jouez. Comme tous ceux qui recherchent la vérité et se donnent mission de l'illustrer, vous accomplissez une tâche indispensable au rayonnement de l'esprit, à la transmission des valeurs et au progrès de la civilisation. Vous êtes, à votre façon et dans votre sphère d'activité, les humanistes qui tiennent les consciences en éveil et tracent pour notre nation la route des orientations capitales.

Merci.

La Très Honorable Jeanne Sauvé,
Gouverneure générale du Canada,
Rideau Hall, Ottawa,
le jeudi 8 décembre 1988.

Blason - Gouverneure générale