
Distingués invités, Mesdames et Messieurs,
Il me fait très plaisir d’être capable ce soir de rendre hommage à l’excellence et de pouvoir le faire de deux façons qui se complètent.
Les deux façons sont des exemples qui démontrent comment le Canada a été bien servi au cours des années par des gens qui s’élèvent au-dessus de ce que chacun de nous doit normalement accomplir. Je veux parler de personnes, ainsi que d’organisations, qui accomplissent cet effort additionnel permettant de faire du monde qui nous entoure un endroit qui est meilleur pour chacun de nous.
Je sais que cela peut ressembler à un langage hautain pour décrire des journalistes. En effet, il existe une image populaire des journalistes qu’on voit comme des gens courant en troupeau, braquant des microphones dans le visage de tout le monde, et tentant de créer des histoires sensationnelles.
Cela, bien sûr, est une image fidèle de la réalité. Oh ! Pardon ! J’ai sûrement utilisé un mot incorrectement. Il s’agit plutôt d’une partie seulement de la vérité: toutes ces courses folles et ce braquage de microphones représentent ce qui doit souvent être fait pour apporter l’information quotidienne à la population. Parfois, ces gestes sont posés en toute honnêteté. Parfois, ils le sont avec un peu plus de poudre aux yeux qu’on ne l’aurait souhaité. Mais la course quotidienne aux informations fait partie de la vie journalistique.
Mais il existe aussi, et il me fait plaisir de le dire, un autre aspect de cette profession. C’est d’ailleurs pourquoi la référence à l’intérêt public est particulièrement appropriée dans une circonstance comme aujourd'hui, et l’a été depuis que ces Prix ont été présentés pour la première fois par l’Honorable Roland Michener, il y a 21 ans.
Ce soir, je veux rendre un hommage spécial à tous les finalistes qui ont été choisis parmi les 65 participants qui ont soumis leur candidature pour le Prix Michener 1991, ainsi qu’au regretté Roland Michener lui-même.
Nous sommes touchés que des membres de la famille de M. Michener soient parmi nous ce soir – dans un endroit qui leur rappelle certainement de merveilleux souvenirs – pour recevoir une plaque spéciale réalisée pour reconnaître la contribution de l’ex-Gouverneur général au journalisme canadien.
Roland Michener est décédé l’été dernier après une vie riche et exemplaire. Il a été Gouverneur général du Canada de 1967 à 1974, mais je suis convaincu que si vous vous adressiez à un échantillonnage de Canadiens et leur demandiez le nom du premier Gouverneur général dont ils se souviennent, un très grand pourcentage d’entre eux répondraient Roland Michener. Et ils diraient son nom avec beaucoup de respect.
Ce que les Canadiens retiennent de Roland Michener, c’est qu’il a été un homme d’une énergie inépuisable qui a accompli un travail très sérieux et très significatif pour le bien de son pays, et qu’il l’a fait avec une étincelle dans les yeux.
Parmi toutes les responsabilités publiques assumées par M. Michener, la présidence de la Chambre des communes est celle qu'il a préférée. Il existe de profonds parallèles entre la manière dont il s'est acquitté de cette tâche et ce qu'il y a d'excellent et d'important dans le journalisme canadien.
Une des responsabilités les plus exigeantes du président de la Chambre des communes est celle de diriger les échanges d’opinions parfois virulents qui caractérisent la période des questions.
Cette période des questions est au coeur même du processus démocratique. Dans ses meilleurs moments, elle permet aux citoyens d'interroger publiquement les élus sur leur performance -- ou leur manque de performance.
Au pire, certains diront que la période des questions dégénère parfois en prises de bec entre des politiciens opportunistes qui ont seulement une chose en tête – soit de se retrouver au centre d’une mêlée (``scrum``) journalistique une fois la période des questions terminée. Certaines personnes diraient cela. Mais sûrement pas votre Gouverneur général…
Quand Roland Michener est devenu Président de la Chambre des communes, il a apporté avec lui sa nature douce et son sens de l’humour. Mais il a aussi apporté beaucoup de fermeté pour trancher les échanges partisans. Il a exigé de ses collègues de faire preuve de franchise et d’honneur lors des enjeux significatifs.
Le contenu était ce qu’il y avait de plus important pour lui, en politique et en journalisme. Il connaissait le journalisme, étant lui-même un avide lecteur, et l’une de ses filles étant une journaliste talentueuse. Il appréciait cette sorte de journalisme qui contribue à faire une meilleure société, et il croyait que les Prix Michener aideraient à promouvoir cette forme de journalisme.
Et je crois qu’ils le font. Ces Prix, en effet, célèbrent le contenu, la profondeur et la compréhension. Ils deviennent encore plus importants au moment où des pressions économiques touchent le cœur de nos médias écrits et électroniques, et où les éditeurs et les producteurs sont désespérément à la recherche de moyens nouveaux pour attirer des lecteurs, des auditeurs, des téléspectateurs, et bien sûr, des annonceurs.
Ce serait dommage pour le Canada si les pressions économiques sur nos médias devaient s’accroître au point où les responsables des Prix Michener auraient du mal à trouver des journalistes de la qualité de ceux qui sont réunis ici aujourd'hui.
Ce pays peut être fier de sa tradition journalistique. Cette tradition ne doit pas être sacrifiée aux impératifs financiers. Bien sûr, les organisations de presse doivent survivre financièrement, mais la survie de l'idéal journalistique est tout aussi importante.
Alors, célébrons les meilleurs de cette année. Cette grande tradition que je viens de mentionner est apparue sous différentes formes d’excellent journalisme au cours des années. Mais on y retrouve souvent un thème commun : une volonté de s’en prendre aux plus puissants au nom du public, lorsque ces puissants, soit volontairement ou soit par omission, n’agissent pas dans le meilleur intérêt public.
Au cours de la dernière année, la station CKSL-Q103 s’en est pris à l’hôtel de ville de St. Thomas, en Ontario, au sujet du droit des citoyens à savoir. L’Actualité a dévoilé les nombreux abus à l’endroit du travail des enfants au Québec. Le Globe and Mail a mis à jour un nombre important d’abus sexuels commis par des psychiatres et des thérapeutes en Ontario à l’endroit de leurs patients. Une équipe d’enquête du réseau CBC au Manitoba a découvert de graves manquements à l’éthique, incluant de la corruption au sein du Service de police de Winnipeg.
L’émission ``At Six`` du réseau CBC à Toronto a dénoncé le programme d’assurance-santé de l’Ontario pour avoir autorisé des versements abusifs à des citoyens qui recevaient des traitements de désintoxication dans des institutions américaines. Enfin, le quotidien Prince Albert Herald est allé devant les tribunaux pour protester contre une sentence trop légère imposée à un Néo-nazi reconnu qui avait tué un trappeur indien.
Dans chacun des cas que je viens de mentionner, les journalistes et les organismes de presse étaient convaincus qu'on faisait du tort à la société canadienne et ils se sont fait un devoir d'affronter les pouvoirs établis. M. Michener aurait été fier de vous. Bravo.
Et en terminant, je voudrais présenter une plaque au nom de la Fondation Michener à la famille d’un homme qui avait vraiment compris l’importance que ce genre d’initiatives signifient pour une société démocratique.
Je vous remercie.
Le Très Honorable Ramon Hnatyshyn,
Gouverneur général du Canada,
Rideau Hall, Ottawa,
le mardi mai 5 1992.
Texte de la plaque:
En reconnaissance de sa contribution exceptionnelle au journalisme canadien, en sa qualité de fondateur des Prix et des Bourses Michener, lesquels ont été créés pour reconnaître et promouvoir l’excellence au service de l’intérêt public par les médias écrits et électroniques du Canada. Son travail et son inspiration demeurent.
Présentée par le Très Honorable Ramon John Hnatyshyn, Gouverneur général du Canada, à Rideau Hall, le 5 mai 1992, au nom de la Fondation des Prix Michener.
