Son Excellence Adrienne Clarkson - Discours à l’occasion de la remise du Prix Michener 2000 de journalisme - Rideau Hall, le jeudi 24 mai 2001
La Très Honorable Adrienne Clarkson, Gouverneure générale du Canada.

Cette cérémonie de remise des prix Michener en journalisme et de la Bourse Michener-Deacon en est une que j'attends toujours avec un grand plaisir.

Tout d'abord, c'est un honneur que de présenter des récompenses mises en place par l'un de mes prédécesseurs, le troisième Gouverneur général canadien, le très honorable Roland Michener. Sa carrière extraordinaire au service de l'État et son remarquable enthousiasme pour le Canada donnent un vernis particulier à ce prix, qui porte le nom de sa fille, la regrettée Wendy Michener, qui fut elle-même une importante journaliste et qui mourut prématurément.

J'ai eu le bonheur de connaître Wendy Michener, ainsi que M. et Mme Michener. La famille Michener tout entière était exemplaire dans sa fidélité au service public et à la connaissance. Nora Michener, la femme de Roland Michener, était une brillante intellectuelle qui rédigea sa thèse de doctorat sur l'oeuvre du philosophe français Jacques Maritain, à l'institut d'études médiévales de l'Université de Toronto pendant que son mari poursuivait sa carrière politique. Nous devons tous être fiers de cette alliance de l'intelligence et de l'engagement envers le Canada que représentait cette famille.

Avant tout, les prix Michener honorent les organismes de presse pour leur action dans le journalisme d'intérêt public; c'est une caractéristique intéressante, mais qui ne nous surprend pas quand on sait que c'est la famille Michener qui a créé ces prix. En d'autres mots, les organismes qui ont reçu une nomination pour le prix de cette année ont engagé leurs ressources – à la fois humaines et financières – dans des reportages dont ils ne tiraient pas avantage, mais qui étaient d'intérêt pour le bien public. En fin de compte, ces prix rappellent les bienfaits que tire le public de l'excellence en journalisme.

Il vaut la peine de souligner que cette qualité « d'intérêt pour le bien public » est identifiée spécifiquement dans les critères d'obtention des prix Michener. Plusieurs pourraient croire que tout journalisme devrait servir de façon désintéressée les intérêts publics. Mais nous ne sommes plus des enfants et nous savons qu'il n'en est pas ainsi. C'est une bien bonne chose qu'on nous rappelle le véritable but du journalisme, la gloire authentique du journalisme. Nous allons tantôt entendre les journalistes qui sont allés chercher un reportage et nous l'ont offert, à nous, le public, parce que nous avons le droit de savoir. C'est leur engagement passionné qui donne leur sens à ces prix.

En observant la liste des finalistes de ce soir, nous voyons tout ce qu'ils ont fait pour éveiller l'intérêt des gens et pour persévérer dans leur engagement. On voit des reportages sur des suites et conséquences imprévues, sur des clients bernés, sur des abus des pouvoirs en place, sur l'exploitation de l'ignorance dans le domaine médical.

Il arrive souvent dans les nouvelles que ce qui semble important soit de chercher au delà de ce qu'on sait déjà publiquement ou en privé. C'est-à-dire trouver de l'information avec l'intention, si grandiose puisse-t-elle sembler, d'aller jusqu'au fond des choses. Dans le cas des Prix Michener de journalisme, ce qui prime, c'est le bénéfice réel que le public tirera de ce qu'il aura ainsi appris.

L'une des premières questions que le journaliste apprend à poser est de savoir qui va profiter de son reportage. Ce que font les Prix Michener, c'est de placer ce profit, ces bienfaits, dans le contexte plus large du droit qu'a le public de savoir, de ce que le public doit savoir.

C'est le rôle considérable de la presse dans une société démocratique. C'est un rôle qui vise à faire plus que de critiquer les gens en place ou de condamner les vilains. Grâce aux idéaux établis et maintenus par les Prix Michener, nous rendons honneur aux organes de presse qui s'engagent volontairement dans des recherches longues et coûteuses sur des sujets dont, le plus souvent, le public lui-même ne savait pas qu'il devait les connaître.

Je crois que c'est là un point essentiel. La plupart des gens vivent leur vie en allant au travail, en mangeant, en dormant, en voyant des amis et en vivant au sein de leur famille. Et nous savons qu'au Canada le quart d'entre eux participe à une activité bénévole, ce qui est sans doute le taux le plus élevé au monde. Mais malgré cela, la plupart des Canadiens ne sont pas entièrement au courant de ce qui se passe autour d'eux; c'est donc le rôle de la presse de les en informer.

Quand la presse ne se contente pas seulement d'informer le public, mais aide aussi à amener le changement de certaines politiques, nous savons que le système fonctionne d'une manière saine et équilibrée. Si un gouvernement change sa façon de traiter le public, si une commission est établie pour faire une enquête sur des faits, ou si le public en apprend simplement plus sur certaines injustices, certains préjugés ou certaines représailles, alors nous savons que nous vivons dans une société équitable et sensée.

Les Prix Michener ne se préoccupent pas de savoir qui est le héros et qui est le méchant. Ils ont à voir avec l'effort d'assurer que le public est bien servi. Il faut bien sûr que ces reportages soient bien écrits et basés sur une recherche adéquate, car il n'y a pas d'article s'il n'est lu par personne. C'est comme l'arbre qui tombe dans la forêt quand il n'y a personne: fait-il du bruit? Le précepte central de la presse est qu'elle doit être libre et que les gens doivent y avoir l'accès le plus complet. Non seulement parce qu'il y a d'énormes quantités de papier ou de bandes vidéo qui lui sont consacrées, mais aussi parce qu'il s'agit d'analyser la vie.

Nous parlons du droit qu'ont les gens de savoir, et de leur droit d'examiner leur propre vie et celle des autres. Il peut parfois y avoir des intérêts puissants qui préféreraient, pour toutes sortes de raisons, pas toutes méchantes, quoiqu'on puisse en douter, que le public ignore quelque chose. C'est pourtant le droit du citoyen de poser des questions dans notre société et de recevoir des réponses. Grâce à cela, cette société vivra une vie authentiquement humaine.

Dans l'Apologie, Platon écrit que Socrate dit à l'un de ceux qui lui posait des questions : « La vie qui n'est pas examinée ne mérite pas d'être vécue. » J'ai toujours senti que cette phrase sur l'examen de la vie n'était pas une justification pour une auto-analyse exagérée. J'ai plutôt toujours pensé que c'était une indication que la vie ne se vit pas seulement individuellement, mais qu'elle est toujours liée de mille façons à la vie des autres, si tant est que nous formons véritablement une société humaine.

Vous, les journalistes de ces organes de presse, vous avez effectué des recherches qui ont mené à la connaissance du public en général, et à des changements qui ont amélioré le bien commun. C'est vous qui avez ouvert la route vers la vie examinée.

C'est cet examen profond qui donne sa valeur à notre vie. C'est cet examen que les prix Michener en journalisme honorent ce soir.

Merci.

La Très Honorable Adrienne Clarkson,
Gouverneure générale du Canada,
Rideau Hall, Ottawa,
le jeudi 24 mai 2001.

Blason - Gouverneure générale Adrienne Clarkson